Entretien avec Dominiq Jenvrey
Dominiq Jenvrey s'entretient par écrit avec Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo :

1 - Dominiq, qu'écrivais-tu avant L'Expérience Totale, ton premier ouvrage publié aux Éditions è®e sous format numérique ?
Beaucoup de textes sans intérêts, des expérimentations brutales et peu expérimentées, finalement inexploitables. Je les considère comme des entraînements qui m'ont permis de posséder des automatismes.
2 - Tes titres ont une progression logique basée sur le dépouillement lettrique : à L'Expérience Totale, succède L'Exp. Tot. puis L'E.T., fiction concrète, ta troisième œuvre, qui représente d'ailleurs une sous-partie de L'Exp. Tot. qu'elle développe pour en faire une sorte de « méthode, un exemple d'appropriation ». Tes livres ressemblent ainsi à des genres de poupées russes qui se contiennent les uns dans les autres. Quelle est l'importance à tes yeux qu'ils se retrouvent ainsi liés au précédent par la continuité d'une réflexion dont l'entièreté n'est sans doute pas encore apparue au lecteur... Ton travail est-il à recevoir comme un immense work in progress d'un même tenant mais livré en épisodes ?
Tous mes travaux sont liés les uns aux autres, ils peuvent être tous lus de manière indépendante, mais ils sont imbriqués en un même ensemble théorique et fictionnel. Ils répondent tous à des problèmes auxquels j'apporte des solutions concrètes. Si je problématise la manière de faire de la fiction, c'est parce que les problèmes généraux que je pose sont en dehors du champ de la fiction. Mais pour les résoudre, il me semble que la manière la plus appropriée est d'utiliser la fiction. La fiction est créatrice de savoir. La fiction est la méthode idéale pour fabriquer du savoir inédit et hétérodoxe. J'utilise donc la fiction. Les concepts fictionnels que j'invente demandent du temps pour se développer, chaque texte, chaque livre, va donc mettre à jour des concepts fictionnels et en même temps déployer certains d'entre eux qui se trouvaient dans des textes antérieurs, afin d'en montrer les différentes facettes, pour les faire fonctionner, les rendre concrets, les rendre propre à une utilisation, pour les mettre à l'état d'utilité. Il y a ce besoin de créer de nouveaux concepts fictionnels, en tout cas d'en avoir furtivement l'intuition, et il y aura alors ce besoin de les développer eux-mêmes dans des livres futurs. Alors, effectivement, la machine s'emballe. Cette manière multiplicative de fabriquer de la fiction, c'est un travail constant qui ne s'arrête pas. Il y a prolifération de la matière fictionnelle, c'est inévitable.
3 - Pourrais-tu aborder le concept de la « fiction » et, dans ce concept même, les quatre niveaux que tu as déjà définis sous les appellations de « fiction friction », « fiction théorique », « fiction concrète » et « fiction extérieure » ? Qu'est-ce qui différencie ces niveaux ou ces genres ? Qu'est-ce qui les caractérise chacun plus précisément ?
Le concept de fiction est un concept général, global, proliférant. Il faut le préciser. Chacun de mes livres décline un « niveau » ou un sous-concept dans le concept générique de la fiction. Il s'agit essentiellement d'une forme, la forme que se donne la fiction. La « fiction friction » n'est pas un concept, c'était juste pour dire attention, ici, je me frictionne avec la fiction :-). En revanche, la fiction théorique, la fiction concrète et la fiction extérieure sont bien des concepts que j'utilise, je m'explique donc :
- La fiction théorique, L'EXP.TOT. en est une : http://jenvrey.net/theorie_de_la_fiction.html
- La fiction concrète, L'E.T. en est une : http://www.jenvrey.net/fiction_concrete.html
- La fiction extérieure, Futurologique en est une : j'y réponds un peu plus loin...
4 - Quelle est la différence « concrète » de la fiction par rapport au roman à tes yeux ? Qu'est-ce que la « fiction » permet que le roman ne permettrait pas ?
Le roman est une branche de la fiction. La fiction est un concept général, qui concerne beaucoup plus de domaines que le simple livre. Le roman est très restreint, trop restrictif, il s'applique tout d'abord uniquement à un support et à un format : le livre. Le roman est avant tout un genre, un ensemble de techniques d'écriture fictionnel, qui connaît un grand succès. C'est ce qui se vend le plus. Très bien. Maintenant, il faut être sérieux, le roman est dépassé, il ne fonctionne plus, il est désuet. Je dis cela théoriquement, intellectuellement, en utilisant la pensée. Tout le monde lit des romans. Il est tentant de fabriquer des romans, c'est facile à faire, très balisé, on ne prend pas de risque, on est quasi-certain du résultat. Je comprends que parfois, dans un état d'abattement, de grande incertitude, on ait envie de se tourner vers des valeurs anciennes qui ont fait leurs preuves. Soit. Il y a de très bons romans. En tant que lecteur, on est pris dedans et, oui, il y a du savoir dedans, bien entendu, mais ce n'est pas suffisant, ce n'est jamais suffisant. Il faut être ambitieux, il faut aller aux limites et le roman est un genre trop limité. Notre époque ne peut se satisfaire du roman et la littérature qui serait tout entière dans le roman amenuiserait considérablement sa portée possible, sa propre ambition. C'est inconcevable. Le roman est donc une petite branche de la littérature et il doit le rester. Les théories actuelles du roman n'accouchent que de petites choses.
5 - Peut-on dire que le concept de « fiction » a à voir avec une nouvelle modernité littéraire, modernité qui, au cours de l'histoire, a amené la littérature à faire évoluer ses formes et ses genres depuis le « roman courtois » ou la « chanson de geste » jusqu'au « nouveau roman » ou au « roman à contrainte » en passant par le « fragment », la « nouvelle », le « témoignage », la « tragédie », la « sotie », le « drame », le « roman d'aventure », « policier », « historique », la « poésie en vers » ou « en prose », etc. ?
Ce n'est absolument pas comme cela que je conçois le travail avec la fiction. Je ne travaille pas avec l'histoire des genres littéraires et leur élaboration. J'utilise la fiction pour des raisons intrinsèques. Et je fabrique de la littérature parce que cela demande très peu de moyens, sinon je ferai du cinéma. C'est évident que s'il était possible de faire du cinéma comme on fait de la littérature, je ferai du cinéma, sans aucune hésitation. Je ne travaille pas avec l'histoire de la discipline littéraire. En revanche, bien entendu, la manière dont j'utilise la fiction, ce que je lui fais faire, a tout à voir avec la pensée développée historiquement, lorsque je dis que la littérature doit se projeter dans le futur, qu'il faut s'en faire une sorte de futurologie, qu'elle est en capacité de créer de l'action inédite, du moins fictionnelle. Bien entendu, je dis cela avec toute l'histoire de la pensée occidentale, c'est par cette histoire, localisée spatialement et temporellement, qu'il est possible d'affirmer ce que je dis. En revanche, l'histoire des disciplines, et donc de la discipline littéraire, n'est pas ce qui se fait de plus excitant, je préfère nettement m'intéresser au futur, le futur de la discipline et de toutes les disciplines du savoir, ça c'est excitant, c'est ce qui nous excite tous : le futur !
6 - Si la « fiction » est cette nouvelle forme ou ce nouveau genre littéraire propre à notre société et notre époque, peut-on dire qu'elle est directement liée à notre pratique quotidienne des nouveaux moyens technologiques apparus ces vingt dernières années tant au niveau scientifique (nanotechnologie) qu'au niveau communicationnel (Internet, téléphonie cellulaire, informatique mobile, contenus numériques, etc.) ? Pourquoi ?
J'adore cette question. Est-ce que la manière de concevoir tout ce qui peut s'apparenter au champ fictionnel est propre à notre époque ? Je ne sais pas. Il y aurait des études historiques à mener. En même temps ce concept général, peut-être trop général, de la fiction, n'est sans doute pas assez précis pour affirmer des choses génériques, pour être complètement opérationnel. Il est à préciser, à travailler. C'est un grand chantier nécessaire pour la pensée. Je prévois de grandes découvertes dans ce domaine :-). Une certitude cependant, les moyens technologiques démultiplient à la fois les possibilités de mise en fiction et les capacités de la fiction elle-même. Le concept de virtuel, et celui de réel, auquel il s'opposerait, sont caducs, tous les deux. À la place, le concept de fiction et celui d'action, prennent mieux en charge ces phénomènes. Alors oui, pour reprendre la question et en faire une affirmation, la « fiction » est cette nouvelle forme qui a un lien avec la littérature mais pas seulement. Elle est liée à notre pratique quotidienne des nouveaux moyens technologiques qui nous entraînent vers des savoirs multipliés et de plus en plus fictionnels. On peut penser à la manière dont nous inventons nos vies, à la manière dont nous construisons nos connaissances et à comment nous les valorisons et puis, l'élaboration de toutes les informations, à la fois celles que nous émettons et celles que nous recevons, ont des relations directes avec la fiction (technique de fabrication et de contenu). Bref, pour donner un exemple concret, un jeu vidéo multijoueurs en ligne n'est pas une réalité virtuelle mais de l'action fictionnelle. Un avatar n'est pas un joueur virtuel, mais une personne fictionnelle. Nous avons une relation fictionnelle avec beaucoup d'objets et beaucoup de personnes, c'est-à-dire avec de la matière vivante et non-vivante. Et c'est là où doit intervenir la création fictionnelle, et plus particulièrement la création littéraire. Il y a de vastes champs qui s'ouvrent à elle, qui s'ouvrent à nous donc. Du coup, j'ai presque envie de changer le terme générique pour qualifier ce travail, « écrivain » ne me semblant plus adapté. Par moment, j'ai pu dire « écrivain multifonctions » pour faire sentir la différence. Maintenant, j'ai envie d'employer le terme de « fictionnaire ». Le fictionnaire, ce nouveau concept qui ouvre des attributions inédites.
7 - Dans L'E.T., fiction concrète, tu t'interroges sur la figure de l'Autre à travers son cas le plus extrême : l'extraterrestre. Dans le premier chapitre, tu retraces de manière brève mais référencée, l'évolution de l'intérêt porté par certaines nations sur cette question et des moyens mis en place par les autorités pour encadrer la recherche et les témoignages des personnes ayant affirmé avoir assisté à une manifestation « extraterrestre ». Comment as-tu choisi les références que tu cites ?
Là, vous parlez au spécialiste intersidéral de la question extraterrestre :-). Des références, j'en ai. Je ne les divulguerai pas ! Black out total ! Plus sérieusement, la question de la figure de l'Autre est cruciale. Je cherche alors la plus grande altérité, l'altérité la plus absolue pour nous : c'est l'extraterrestre. Il est évident que l'extraterrestre est la figure de l'altérité la plus totale pour nous en ce moment. Après, quand nous en aurons rencontré, il ne sera plus la plus grande altérité, mais pour l'instant c'est le cas. Ici, se pose le problème du terme lui-même que nous utilisons pour le qualifier. Nous disons « extraterrestre ». C'est un terme affreux, complètement inexact, qui dénote de manière flagrante notre vision très étroite de la possibilité de la vie dans l'univers. « Extraterrestre », ce qui n'est pas sur Terre, ce qui n'en vient pas. Mais enfin, nous ne sommes pas le centre de l'univers de l'état vie ! Il y a une révolution de la pensée à opérer en la matière. « Extraterrestre », c'est nombreux, c'est divers, c'est connoté, c'est idiot. C'est Terrien centré. À la place, je propose le terme d'Espèce Technologique [http://espece-technologique.blogspot.com]. Ainsi, se conserve le raccourci d'E.T., mais surtout, ce qui se rencontrera, se seront des Espèces Technologiques. C'est vraiment un changement de paradigme.
8 - Es-tu un lecteur assidu de ce type de « littérature » ?
Je ne lis pas d'ouvrages ufologiques, j'en ai lu quelques-uns. Après, ils se répètent tous. Néanmoins, il faut dire ici que certains livres des ufologues les plus paranoïaques offrent un sentiment de grand malaise à leur lecture, un sentiment très étonnant, un mélange de stupeur et de rire à la fois gras et grinçant tellement c'est édifiant, parce que ces livres ont tout à voir avec de la fiction mais que leurs auteurs affirment que leurs contenus sont exacts, et là il y a quelque chose à travailler, ce lien fiction et exactitude. Imaginons un livre de fiction extravagant dont l'auteur affirme que c'est exact, que ces actions là se sont vraiment déroulées, imaginez le malaise... Et bien, c'est ce malaise que produisent certains livres ufologiques. Ce malaise peut se conceptualiser ainsi : http://phenomenes-extraterrestres-terrestres.blogspot.com
9 - Comment expliques-tu aujourd'hui la relative indifférence, voire l'incrédulité des gens, sur cette possibilité d'une vie « extraterrestre » ?
La question de l'indifférence et de l'incrédulité des personnes à propos de la possibilité d'une vie extraterrestre se pose en d'autres termes dans d'autres pays. Il me semble qu'aux Etats-Unis, il n'y a justement ni indifférence ni incrédulité de la part du public qui est concerné par le sujet. En France, sans doute, la question semble irrationnelle (c'est-à-dire qu'elle se place en dehors de la raison). Alors qu'il faut, au contraire, dire que la possibilité de vies extraterrestres, et d'une rencontre avec donc, est totalement rationnelle, que cette question, sans doute la plus essentielle qui se pose à nous en ce moment, est une possibilité à envisager avec la raison, avec la logique, c'est-à-dire avec la pensée raisonnable et logique.
10 - N'as-tu pas eu envie de rédiger un ouvrage uniquement consacré à ces témoignages pour faire un état des lieux précis et en donner une mise à jour ? D'ailleurs, y-a-t-il encore des dépositions concernant de tels phénomènes ou ceux-ci appartiennent-ils à une toute autre époque, la deuxième moitié du XXe siècle en l'occurrence ?
Non, je ne suis en aucun cas ufologue, c'est absolument contraire à ma démarche. Oui, il est possible de faire une déposition à la gendarmerie, qui ensuite transmet le document au GEIPAN, organisme officiel qui dépend du CNES.
11 - La figure de l'E.T. ne représente pas dans ton ouvrage la figure d'un humanoïde ou d'un androïde mais plutôt celle de ce grand « Autre » au sens lévinassien du terme. Peux-tu nous préciser quel est cet Autre finalement par rapport à nous ? Est-il plus proche d'un « étranger », d'un autre genre humain à venir ? Pourrait-on dire que cet Autre ne surgit pas d'ailleurs mais qu'il est parmi nous comme le suggère Spielberg dans La Guerre des mondes (ce que ne fait pas George Wells dans son roman) en montrant qu'il sort de terre et ne descend pas de Mars ?
Oui, ici il faut être précis. L'E.T., fiction concrète aborde la question de ce grand autre qu'est l'E.T. (non plus l'extraterrestre mais une ou plusieurs Espèces Technologiques). Mais il existe une deuxième possibilité d'une figure de l'altérité absolue, la fabrication d'une ou de plusieurs nouvelles espèces, à partir de nous-mêmes. Les disciplines biotechnologiques et nano-biotechnologiques nous laissent entrevoir des possibilités fortes en la matière. Sans doute même, chronologiquement, l'espèce humaine sera en mesure de se fabriquer une ou plusieurs espèces différentes de sa propre espèce, avant qu'une rencontre avec des E.T. ne se réalise en action. Encore une fois, j'insiste. Je dis cela avec la logique et avec la raison. Il n'y a rien d'irrationnel. Je travaille avec des hypothèses et des possibilités irréfutables. Il n'est pas contestable de penser que les disciplines technoscientifiques seront à même de concevoir la fabrication d'un corps biotechnologique très différent de notre corps actuel, et par extension il est possible de penser que cela fabriquera une nouvelle espèce. Et là, voici une figure de ce grand « autre » qui serait là, présent physiquement. C'est Futurologique, une fiction extérieure, dont je vous propose un extrait. En ce qui concerne la possibilité physique des E.T., je propose un exemple de cet « autre » inédit : une multiforme pluri-chronologique [http://multiforme-pluri-chronologique.blogspot.com]. Elle est développée pendant une vingtaine de pages dans L'E.T., fiction concrète. Une remarque, si je puis me permettre, dans le film La Guerre des mondes de Spielberg, les extraterrestres rentrent dans leurs engins (enterrés sous terre) par le biais d'éclairs lors d'orages, on peut donc supposer qu'ils proviennent bien d'une autre planète (Mars ?) et non pas de la nôtre.
12 -Tu dis que rencontrer un E.T., c'est de l'action inédite. Que cela créerait de la conscience et de la psychologie. Expliques-toi plus précisément.
Là, on touche à une question essentielle pour la pensée, une question urgente, une question propre à modifier les paradigmes de notre pensée actuelle. Cette question de la possibilité d'une rencontre avec des extraterrestres, la fiction en tant que discipline est capable d'y apporter des réponses. Et c'est là, justement, que l'on sent bien que la fiction est une discipline du savoir, une discipline capable de créer de la connaissance, une discipline qui peut créer des connaissances inédites qui intéresseraient les autres disciplines du savoir. Je dis donc, de la manière la plus sérieuse, qu'est possible une rencontre avec des extraterrestres. Cette rencontre est une possibilité, qui peut venir à tout moment, demain comme dans mille ans. C'est une possibilité et, comme toutes les possibilités, elle est à penser. C'est une possibilité et il est impossible de réfuter cette possibilité, il est impossible par la pensée logique, par la raison logique, de réfuter cette possibilité. Ce que je dis là, n'est pas de la fiction. J'utilise ici l'arsenal de la pensée logique et raisonnable issue d'une longue tradition. Je dis, en même temps, qu'une rencontre avec des extraterrestres, cela fabriquera immédiatement de l'action inédite, et qu'une rencontre de ce type est le plus sûr moyen de fabriquer de l'action inédite, qu'il n'y a pas plus grand inédit, actuellement pour notre espèce, qu'une rencontre avec des extraterrestres. Parce que ce qui nous intéresse, tous, c'est l'action inédite, c'est fabriquer de l'action inédite, c'est ce qui nous excite. Une fois posée ce postulat, cette affirmation en tant que possibilité donc, quelle discipline est la plus apte à travailler dessus ? Je pense que c'est une discipline fictionnelle, qui est transdisciplinaire, qui utilise les autres disciplines comme des fictions, qui les fictionnalise, qui a cette capacité. Travailler dessus ça veut dire quoi ? Cela veut dire fabriquer du savoir inédit. Or cette question est propre à créer le savoir inédit le plus grand. C'est cela l'enjeu. C'est l'enjeu majeur à la fois du savoir et de la fiction : aller aux limites, créer de l'inédit. Je travaille donc, entre autres, sur cette question de la possibilité d'une rencontre avec des extraterrestres, et je travaille sur cette question pour toutes les raisons que je viens d'énoncer. Cela me permet, alors, d'expliciter une méthode. La fiction ne doit se concevoir qu'avec la logique, une double logique : à la fois la logique de ce qui est exacte (non réfutable) et à la fois une logique fictionnelle (une logique que se créer la fiction). Pour répondre directement à la question : oui, une rencontre avec des extraterrestres créera immédiatement de l'action inédite. Et l'action inédite a un impact fort et immédiat sur la psychologie de la personne, sur son état de conscience. De là, j'élabore le concept de psychologie prédictive [http://psychologie-predictive.blogspot.com] et de psychorencontrologie [http://psychorencontrologie.blogspot.com].
13 - Tu avances trois préalables qui ne sont pas discutables : 1) L'E.T. est possible : il peut exister ; 2) L'E.T. peut venir dans notre monde ; 3) L'E.T. peut venir nous rencontrer dans notre monde à tout moment. Aussi, tu dis qu'il faut étudier ces préalables et réfléchir à partir d'eux pour anticiper leurs conditions et leurs conséquences s'ils venaient à se réaliser. Or, tu dis que la littérature - dont ce devrait être depuis longtemps le travail - n'a jamais pris au sérieux ces possibilités (ces préalables) et qu'elle a même toujours eu honte d'un tel sujet d'étude et que, de ce fait, elle a toujours évité de l'aborder. Peux-tu nous dire à quoi tient cette honte ?
Mais c'est la honte du ridicule ! Bien entendu que la littérature a peur du ridicule, cette sale honte. Elle fait l'objet d'une partie dans L'E.T., fiction concrète. Sa honte de la paranoïa, sa honte du témoignage oral qui désinforme, sa honte des charlatans, sa honte de ceux qui disent avoir été enlevés mais dont on n'est pas sûr par la vérification, sa honte tout court de ne jamais pouvoir organiser un tel mensonge sans savoir si s'en est un. Et là, je pense à ces personnes qui disent avoir été enlevés par des extraterrestres. Je pense à Betty Hill [http://betty-hill.blogspot.com]. C'est quoi le problème de cette honte ? C'est qu'en 1947, date si essentielle, la littérature aurait dû chanter les soucoupes volantes du fait des avant-gardes expérimentales. Parce que la littérature a cette capacité de soigner, et qu'elle devrait avoir, entre autres, pour objectif de soigner à l'avance les traumatismes à venir, oui, la littérature aurait dû soigner à l'avance pour les actions du futur. Et là, en 1947, entrait dans le domaine médiatique ce phénomène des soucoupes volantes, et aucune avant-garde n'a compris que c'était là un évènement qui aurait dû, au premier chef, intéresser la littérature au plus haut point. Parce qu'il y avait ce rapport évident avec la fiction, un certain rapport à la fiction, parce que ne se sait pas si c'est exact, mais qu'il est impossible de prouver que ce n'est pas exact. Cette ambivalence du possible, la littérature qui tentait des expériences aurait dû s'en emparer. Alors, je peux dire que la littérature a honte de sa propre humiliation, alors je dis maintenant que la littérature pour être complète, pour être totale, doit connaître le même déshonneur que la personne qui dit avoir été enlevée par des extraterrestres.
14 - On a bien compris à la lecture de ton troisième ouvrage que tu tentais d'amener la littérature sur un terrain de réflexion propre à la prospective et à l'hypothèse d'un autre monde possible : à savoir, un monde où il faudrait communiquer avec des êtres différents des humains jusqu'alors connus parce que cette hypothèse te semble inéluctable. Peux-tu nous expliquer quelles sont les raisons aujourd'hui à envisager une telle possibilité à partir de la littérature et notamment de la fiction ? Est-ce parce que la littérature est seule à pouvoir échafauder des solutions vraisemblables à des problématiques aussi invraisemblables au premier abord ?
La littérature est prospective, elle invente le futur. C'est entendu. C'est l'ambition qu'elle doit avoir. Maintenant, quelle est l'action la plus inédite qui pourrait nous arriver ? C'est une rencontre avec des E.T., nous en avons déjà bien parlé. Pourquoi est-ce à la littérature de penser cela ? Parce qu'elle est une discipline de la connaissance qui utilise la fiction. C'est-à-dire que le savoir qu'elle développe n'est pas lié au concept d'exactitude. Ce qui ne veut pas dire qu'elle se dégage de la logique et de la raison, bien au contraire. La littérature doit se créer avec la raison et avec la logique. Mais elle n'est pas une discipline de l'exactitude. Elle peut donc se permettre d'aller très loin explorer les limites. C'est-à-dire les possibilités. Une rencontre avec des E.T. est une possibilité, irréfutable par la raison et par la logique en tant que possibilité. Une rencontre de ce type, c'est l'action la plus inédite qui soit. Donc, c'est un enjeu de connaissance majeur. Je dis que la discipline la plus adaptée pour penser cet enjeu, pour fabriquer du savoir avec cet enjeu, pour apporter des réponses aux questions inédites que cela pose, c'est la littérature.
15 - L'E.T., fiction concrète s'achève sur un « Manifeste pour une littérature extraterrestre ». De quoi s'agit-il ? Y-a-t-il une possibilité pour que ce manifeste puisse faire évoluer la littérature actuelle et que cette dernière trouve enfin à se libérer de son sacerdose commercial, le storytelling ?
Oui, effectivement, un manifeste pour une littérature extraterrestre. Il s'agit de donner des pistes fortes pour fabriquer la littérature du futur. C'est le futur qui nous excite tous, c'est le futur qui est notre intérêt. Alors, c'est la littérature du futur qui nous intéresse. C'est là où doit se tourner notre pensée, notre travail à tous. Ce manifeste est donc un programme. Peut-être est-il une réponse directe à ce « manifeste pour une littérature-monde ». C'est un peu étroit la littérature-monde, je propose du coup, le plus sérieusement du monde, une littérature extraterrestre. Elle permettrait de fabriquer de la fiction inédite pour très longtemps. Futurologique, qui est une fiction extérieure, dont je vous propose un extrait, met en application, en écriture donc, ce manifeste. Celui-ci n'est pas seulement pour « faire évoluer » ce qui se fabrique actuellement en matière de littérature mais, plutôt, pour la transformer radicalement, pour lui donner une ambition totale. L'enjeu, c'est que la littérature d'E.T. sera la plus adéquate à créer de l'action inconnue, sous forme de fiction. Qu'elle sera - sans rire - le plus grand danger pour le capitalisme (nous en parlerons plus loin), donc pour les pouvoirs de l'action qui se fait. C'est par la fiction que de l'action inédite sera conçue.
16 - Dès ton premier livre, ton travail d'écriture se rapproche de toute une tradition que, pour aller vite, on pourrait faire remonter à Gertrude Stein et qui s'est amplifiée à partir des années soixante - en France, on pense à Jean-Luc Parant et plus récemment Christophe Tarkos, et qui travaille sur la reprise, la répétition. Tes séquences se construisent souvent en un certain nombre de propositions quasi théoriques travaillées par une ponctuation déphasée et qui rappelle certains décalages rythmiques en musique. Comment est née cette prise de position stylistique ? Peux-tu nous préciser ton intention en écrivant « Kiste » pour désigner le terme « capitaliste » et donc ta volonté d'orthographier les termes « métaphysiq » et « logiq » de la sorte ?
Je ne parle pas de style mais de langue et la langue, c'est un travail. Les effets de répétition que j'utilise forment une syntaxe, qui me permet de préciser des concepts. C'est la syntaxe qui m'intéresse dans l'usage de la langue, la forme des phrases et leurs agencements. La composition de la syntaxe est à plusieurs niveaux. Préciser les concepts que je fabrique, les faire tourner sur eux-mêmes, les montrer simultanément sous plusieurs angles. Densifier le texte. Objectif de textes courts mais denses (une centaine de pages) parce que l'on n'a pas de temps à perdre. Il faut aller vite. Développer une idée sur trente pages n'est pas opérant alors qu'il est possible de le faire en trois pages. Obtenir un rythme de lecture. Mes textes sont à lire vite pour profiter pleinement du rythme que j'impose. Ce travail de la langue correspond à un usage fictionnel bien précis : la fabrication des concepts fictionnels de « L'Expérience Totale », qui est le nom générique du projet. Maintenant, les prochains textes s'écrivent dans une langue beaucoup plus normative. Il s'agit de rendre lisible les concepts, de les mettre en fiction, de les faire fonctionner dans un appareillage fictionnel complexe mais dont la langue est invisible, c'est-à-dire qu'elle est immédiatement lisible, afin que la concentration de la lecture se fasse ailleurs, sur la forme globale, sur la construction, et sur les concepts fictionnels eux-mêmes. Pour l'usage de « Kiste », qui se lit capitaliste ou K-capital-isme, c'est pour ne pas écrire capitalisme en entier, pour rabaisser ce terme triomphant, qui triomphe partout. Ne pas l'écrire en entier mais penser avec le terme, le capitalisme est partout dans mes textes, nous sommes tous, chaque personne dans le monde, à se débattre avec le capitalisme. Il n'y a pas d'extériorité au capitalisme. Il est impossible de fabriquer de la fiction sans fabriquer de la pensée avec le capitalisme. Quant à l'apocope des mots se terminant en « Q », cela répondait à une logique de langue, de prononciation un peu plus brutale. Plus vulgairement, c'était pour retirer la queue du Q. Bon. Cette manière de faire est terminée maintenant. Cela répondait à la logique de L'Exp. Tot., une logique limite, une logique des limites, y compris dans la prononciation de la langue.
17 - Pierre Guyotat occupe une telle place dans l'écriture d'aujourd'hui que pour un individu qui débute dans ce type de travail, il devrait en premier se positionner face à cette œuvre. Or, tu es un des rares à le faire. Dans L'Exp. Tot., tu consacres un chapitre entier à Progénitures, chapitre sur lequel s'est appuyé ton cours à l'ENSCI en 2006 intitulé « L'Exp. Tot. : Plan d'attaq » édité en 2007 en DVD chez Incidences. Tu reviens à nouveau sur Guyotat dans ton troisième ouvrage, L'E.T., fiction concrète publié au Seuil. Parle-nous des lectures que tu fais de cette oeuvre. Que t'a-t-elle apporté dans l'élaboration de ta réflexion et la composition esthétique de ta propre écriture ?
Il faut lire Pierre Guyotat, avant tout Progénitures, publié en 2000. Il me semble que ce livre clôt le XXe siècle littéraire. Il n'ouvre pas le XXIe siècle parce qu'il n'ouvre pas de perspectives. Il les ferme au contraire. Ce livre est une gigantesque leçon de fabrication de fiction. Pierre Guyotat fait parti des écrivains sur lesquels il faut se positionner. Se positionner cela veut dire lire, adhérer, admirer, penser avec, puis s'en défaire, voir les failles et les limites. Il n'y a aucun apport des textes de Pierre Guyotat dans la composition esthétique de mes livres. Son apport ne se situe pas là pour moi, mais plutôt dans le domaine de la théorie fictionnelle. C'est là où il est très fort. Je pense que c'est son principal apport : la théorie fictionnelle.
18 - Il y a deux versants dans la langue de Guyotat. L'une - celle de Prostitution, Le Livre, Progénitures et une masse indéfinie d'inédits - se construit à partir des syllabes et des racines du français, du latin, des patois d'Europe de l'Ouest et aussi des phonies de l'arabe et de l'hébreu. C'est une langue fortement syllabo-tonique, accentuée et sans équivalent sinon peut-être parfois chez le Joyce de Finnegans wake. L'autre versant est en langue normative comme Guyotat le dit dans Coma. Dans ton cours à l'ENSCI, tu dis que Progénitures est le texte le plus « incroyable du XXe siècle ! » notamment par le fait que la langue de Guyotat est une « langue non compromise ». Qu'entends-tu par-là ? Tu dis aussi qu'on peut tirer de ces 800 pages des « conclusions définitives pour de l'action inédite ».
Soyons clairs : les textes de Pierre Guyotat en langue normative n'ont aucun intérêt, sauf Littérature interdite, Vivre et Explications, qui sont des livres qui explicitent très directement sa démarche, et en cela ils sont importants. Progénitures est le texte le plus incroyable du XXe siècle. Il est irrécupérable. Pierre Guyotat utilise une langue non compromise, une langue qui n'est pas compromise dans le capitalisme. Ce concept de langue non compromise, c'est ce fantasme d'une fiction écrite dans une langue non compromise dans le capitalisme. Bien entendu, c'est un fantasme qui, comme tout fantasme, peut être productif. Mais le pire, c'est que Progénitures est irrécupérable dans l'absolu. La langue du texte, bien entendu, mais sa forme, l'action qui s'y produit. L'ensemble constitue une pensée irrécupérable par le monde capitaliste. Le savoir que produit Progénitures entre dans un rapport utilité/inutilité très intéressant. De Progénitures, on peut tirer des conclusions définitives, oui, pour fabriquer de l'action fictionnelle inédite... seulement fictionnelle. C'est-à-dire que Progénitures est un texte du passé, qu'il n'ouvre pas de perspectives d'avenir pour la fabrication des fictions futures. Les fictions futures, pour se constituer, sont dans l'obligation de se positionner par rapport à Progénitures, mais uniquement en tenant compte de la pensée et du savoir fictionnel qui y sont développés. Pierre Guyotat arrive à fabriquer un monde inventé dans notre monde, c'est-à-dire que son monde est de son invention propre mais qu'il entre en extrême interaction avec le nôtre. Il invente une figure du rebut absolu, qui est entre l'état humain et l'état animal, c'est le « putain », l'état « putain », un non-état. Et cette langue si libre, si intense, si belle et si élaborée, c'est la langue du non-état « putain ». C'est cela que donne Pierre Guyotat à cette figure, c'est d'une extrême générosité. Et là, nous touchons un point crucial de l'utilité de la littérature : dire pour ceux qui ne sont plus en capacité de dire. Pierre Guyotat parle la langue qu'il a élaborée pour les innombrables personnes (si nombreuses qu'il n'est pas possible de les compter) du passé du présent et du futur, dont la parole même n'est pas possible, dont la parole n'est pas libérée de celle de leurs oppresseurs. Pierre Guyotat donne une langue, non-compromise par les langues utilisées par toutes les figures des oppresseurs, passées, présentes et à venir, y compris donc les oppresseurs dans la logique du capitalisme. Voici juste un petit exemple des apports incroyables de Progénitures. C'est une leçon. Nous savons que la littérature a cette capacité de soigner, qu'elle est capable, presque, de soigner la souffrance des traumatismes collectifs, en tout cas de jouer un rôle. La littérature a ce devoir impératif de prendre en charge le traumatisme de toutes les personnes appartenant à l'espèce humaine, surtout celles qui en sont rejetées, qui sont considérées comme des rebuts, également celles qui s'en sentent rejetées parce que l'on ne croit pas leurs discours. Et je pense ici aux personnes qui disent avoir été enlevées par des extraterrestres. Sans doute que ma volonté, forte, de créer des concepts fictionnels pour eux, me vient de ma lecture de Progénitures de Pierre Guyotat. L'E.T., fiction concrète, ne leur donne pas une langue, mais des concepts fictionnels. Non pas pour croire leur parole - il n'y a aucun système de croyance ni de crédulité dans tout cela - mais pour prendre en charge leur traumatisme, leur signifier qu'ils font toujours partis de l'espèce humaine.
19 - À l'heure où la SF, la fantasy et le thriller gagnent des parts de marché dans le domaine de la « fiction » (voir par exemple la déferlante production des Éditions Milady), la littérature doit-elle se transformer pour survivre et être toujours celle qui transmet l'expérience existentielle que tu renommes à ta manière L'Expérience Totale ? Sinon, en cas de disparition de la littérature, la fiction sera-t-elle cantonnée à ne produire que de la SF, de la fantasy et du thriller pour être économiquement viable et perdurer ?
Je n'imagine pas la littérature disparaître. Maintenant, si cette discipline souhaite continuer son emmarche, il faut qu'elle soit ambitieuse. Parce que la littérature possède en ses propres fondements la possibilité de fabriquer de la pensée inédite, il faut en utiliser tous les moyens. Et cela ne sera pas par des genres ou des catégories prédéfinies (fantasy, polar, SF... et quelque puisse être la qualité des textes qui en sort, parfois). La question économique n'existe pas dans la fabrication de la littérature. Cette question se pose uniquement pour la réception par le public, mais pas pour la fabrication. L'écrivain qui écrit son texte en fonction des goûts supposés du public, quelle idiotie ! Ceux qui le font n'ont aucune ambition dans leur travail, ce n'est ni intéressant ni excitant. Bien sûr que cela forme des histoires, des narrations conventionnelles qui parfois fonctionnent. C'est agréable à lire l'été, en vacances, en plus il y a généralement un suspens grossier qui prend en haleine. Bon. On a le droit d'en écrire pour gagner de l'argent, à condition d'entamer un travail fictionnel plus conséquent en même temps.
20 - Tu as conscience que ce que tu écris ne s'adresse qu'à un lectorat « averti », d'une part, par la problématique et, d'autre part, par son niveau d'écriture. Pourquoi, de fait, cette inscription littéraire « complexe », donc réduite dans sa réception puisque hors de visée du « grand public » ? Pourquoi n'as-tu pas d'emblée essayé d'écrire à la manière d'un Jean-Christophe Granger, d'un Serge Lehman ou David Gemmel par exemple ?
Le projet « L'Expérience Totale » nécessitait un traitement particulier de la langue. J'ai bien conscience que L'EXP. TOT. n'est pas évident à lire, c'est aussi pour cela qu'il ne fait que cent pages. L'E.T., fiction concrète, en revanche, est nettement plus lisible, même s'il comporte des passages complexes. C'était une nécessité liée à la fois à la forme et à la construction des concepts fictionnels de base. Maintenant, mon travail utilise une langue plus normative, puisque l'idée est de faire rentrer les concepts fictionnels dans la vie quotidienne, j'utilise donc une langue de la vie quotidienne. Il faut bien comprendre que la langue se travaille en fonction du projet intellectuel que l'on fabrique. Dans de futurs projets, après Futurologique et après K, et puis aussi après L'Action espéciale, fonction pratique, qui sont ou seront en langue quotidienne, sans doute réutiliserai-je une langue à transformer. C'est vraiment le projet qui décide, la langue est juste un outil. Le foisonnement conceptuel et théorique de L'Exp. Tot. avait impérativement besoin d'une langue inventive, qui travaille la syntaxe. Concernant le « grand public », ce n'est pas lui qui décide de la fabrication de la littérature même si beaucoup d'auteurs écrivent en fonction de ses goûts supposés.
21 - Est-ce que le traitement d'écriture de ces auteurs te rebute ou est-ce parce que la part d'imagination fournie dans ces thrillers et autres romans de SF ou d'Héroïc fantasy ne correspond pas du tout à ta réflexion qui se veut avant tout de la prospective ? Pourquoi à comme tu le dis dans ton cours de l'ENSCI - être capable de faire de la prospective, c'est avoir une pensée qui pense jusqu'au bout ?
C'est évident que la langue qu'ils utilisent est niaise. Elle ne tient pas, elle ne fonctionne pas. Mais il n'y a pas que la langue qui soit un défaut majeur de ce type de livres, la forme ne tient pas non plus. Ils utilisent la forme du roman, ils racontent une histoire avec une intrigue à suspens, qui arrive à quelques personnages dont on suit les aventures. Bon. Quel intérêt ? Il y a moyen de se distraire avec autre chose, non ? Un des enjeux, d'ailleurs, ne serait-il pas de fabriquer de la littérature qui soit à la fois populaire et ambitieuse ? Ma réflexion se veut prospective ? Effectivement. Il me semble que la littérature a cette tache d'inventer le futur, il faut donc qu'elle soit prospective. Tout cela est assez logique. Si ce qui est excitant pour la connaissance, c'est le futur, si l'ambition la plus totale est de faire de l'action inédite, si la littérature a les moyens d'une ambition totale pour la pensée, alors, obligatoirement, la littérature doit être prospective. Lorsque nous pensons, nous devons le faire jusqu'au bout, jusqu'aux limites. Mon travail consiste à penser aux limites. Et le futur permet de repousser les limites très loin. Voilà pourquoi le futur est si excitant pour la pensée.
22 - En quoi L'Exp. Tot. se confronte-t-elle et s'affronte-t-elle à ce qui est capitaliste (Kiste) ?
L'Expérience Totale cherche à créer de l'action inédite, c'est-à-dire à créer de l'action qui n'est pas encore réalisée, donc de l'action qui n'est pas réalisée par le capitalisme. J'utilise le concept de logique d'ensemble Kiste [http://logiq-ensemble-kiste.blogspot.com], qui me semble plus exact que le terme « capitaliste » (dont on ne sait plus très bien ce qu'il délimite). Obligatoirement, L'Expérience Totale entre en confrontation avec l'action qui se fait sous la logique d'ensemble Kiste.
23 - La crise actuelle traversée par l'Occident en est-elle une illustration « concrète » ?
L'Occident traverse une crise ? Le concept de crise est beaucoup trop abstrait pour avoir des certitudes en la matière. Ma pensée est essentiellement logique et raisonnable. Je pense avec la raison et avec la logique. Le concept de crise appliqué à l'actualité est beaucoup trop conjoncturel pour pouvoir être assimilable par mes concepts fictionnels.
24 - Est-il possible pour la littérature de redéfinir un projet de société qui viendrait à bout de ce qui est Kiste et qui permettrait à l'être humain d'atteindre un état de conscience qui le « sauve » de l'Apocalypse annoncée ?
Personne n'est à sauver et l'Apocalypse est un concept religieux dépassé depuis déjà des siècles... La personne humaine n'a pas à atteindre un quelconque état de conscience, la personne a cette obligation de faire de l'action. C'est inhérent à l'état vie. Il en découle une vaste problématique qui concerne directement sa conscience et sa psychologie. Je ne sais pas ce que c'est que venir à bout de la logique d'ensemble Kiste, qui est un moment de l'histoire chronologique, celui que nous traversons actuellement. Un projet de société, c'est essentiellement dire comment faire de l'action inédite. Et c'est tout le sens de mon travail, qui est de répondre à cette question : comment faire de l'action inédite ? C'est la question générale, que mon travail pose, comme préalable, et à laquelle il apporte des réponses. Je le fais par le moyen de la fiction, de la fiction théorique par exemple, et plus particulièrement par la fiction littéraire parce que c'est la forme de fiction qui demande le moins de moyens financiers et économiques, et qui du coup offre le plus de liberté pour effectuer ce travail. Donc, oui, il est possible pour la littérature de poser la question que je pose et de répondre à cette question. C'est-à-dire, en quelque sorte, de « redéfinir un projet de société ». Bien entendu, pour cela, il y a une confrontation avec la logique d'ensemble Kiste.
25 - Tu formes, avec Éric Arlix, Chloé Delaume, Jean-Claude Massera, Guy Tournaye et quelques autres, un collectif qui anime la revue TINA dont trois livraisons ont paru depuis septembre 2008. Peux-tu nous dire ce qui vous a conduit à fonder cette revue qui nous semble comme une des plus innovantes parues ces cinq dernières années tant en terme de qualité de contenus, de pertinence des sujets abordés qu'en terme d'objet et de maquette ? Peux-tu nous dire l'importance qu'il y a pour vous d'avoir votre propre tribune papier à l'heure du tout Internet et les objectifs que vous vous fixez ?
Merci pour Tina. C'est à la base une idée forte de Chloé Delaume et d'Eric Arlix, ce dernier étant l'éditeur de la revue, c'est-à-dire que c'est lui qui prend les risques et qui prend en charge l'essentiel : organisation des réunions, maquette, fabrication, vente. Bref, c'est lui qui fait tout le travail d'édition. Nous sommes neuf dans cette revue et nous ne formons pas un collectif. Tina est une revue qui se veut ambitieuse dans la littérature. Elle paraît trois fois l'an et elle se trouve dans toutes les bonnes librairies... Pour la reconnaître, c'est très facile : Tina est un format poche qui tient vraiment dans une poche, de cent-vingt pages avec les bords arrondis. Elle est très jolie. Tina n'est pas une tribune mais plutôt une plateforme de réflexion, qui permet de penser ensemble, nous et bien entendu tous ceux à qui nous demandons des textes. Elle se compose d'une partie fiction, d'une partie dossier et d'une partie veille. Elle a un versant sur le net, avec son blog (qui vient de changer de forme et d'adresse il y a un mois) : http://www.editions-ere.net/tina. Qu'est-ce que cela apporte à un jeune écrivain (fictionnaire !) de faire partie d'une revue comme Tina ? Beaucoup, énormément, des débats, des discussions, qui ne sont pas dans le vide, qui sont concrets, puisqu'il y a obligation de construire des numéros avec des impératifs de dates, de délais à respecter. L'échange en direct, cela fait avancer les travaux personnels. C'est le lieu où j'apprends beaucoup, tant des convergences que des divergences (et peut-être même surtout des divergences). Parce que la littérature, ça ne se construit pas dans son petit coin protégé, il faut aller au combat des idées, une revue comme Tina est le lieu pour cela.
26 - L'Expérience Totale est consultable gracieusement sur le site des Éditions è®e sous format numérique téléchargeable. Quelle est l'importance d'Internet dans la diffusion de contenus expérimentaux comme les tiens ? Est-ce le moyen de trouver des lecteurs qui n'iraient pas en librairie le reste du temps pour de tels ouvrages ? Penses-tu qu'Internet permette à des écrivains de faire connaître davantage leur projet et d'avoir une reconnaissance plus forte de la part d'éventuels lecteurs ou critiques ? Paradoxalement, être accessible sur Internet peut-il, d'après toi, aider à se faire connaître et trouver un éditeur pour publier des ouvrages imprimés ?
Attention, voici les questions Internet et littérature :-). Non ! Mes livres, mes textes, ne sont pas expérimentaux. Je rejette définitivement le terme. Mon travail est accessible, il ne s'agit pas d'expérimenter mais de résoudre, d'apporter des solutions à des problèmes nouveaux. Internet est très utile, il faut y être présent, il faut créer avec Internet, c'est-à-dire avec les moyens que cela apporte. Très utile pour y mettre des textes périphériques, des extensions, et puis se fabriquer un site. J'ai conçu mon site [www.jenvrey.net] uniquement dans le but d'avoir un lieu qui permet très rapidement de faire le tour de mes travaux, uniquement une vue d'ensemble, une présentation succincte. Créer sur Internet, c'est différent de mettre simplement du texte en accès ou de créer du flux. Créer sur Internet, c'est mettre en relation des informations éparses, des connaissances séparées, et fabriquer avec de la fiction. C'est compliqué à faire, et généralement les créations littéraires sur Internet sont décevantes. Il faut penser la chose différemment du texte papier et l'écrivain est mal outillé pour cela. Timidement, j'ai commencé avec un jeu fictionnel et fonctionnel, lancé simultanément sur vingt sites et blogs existants, le jour de la sortie en librairie de L'E.T., fiction concrète, le jeudi 16 octobre 2008. Il en reste des traces sur mon site parce que bien évidemment le jeu s'est effacé très rapidement. Au bout de quinze jours, il était déjà invisible dans le flux. Et c'est, du coup, toute la difficulté de la création littéraire sur Internet. Pour le jeu, j'avais créé une dizaine de blogs, contenant les définitions des concepts fictionnels utilisés, eux sont encore existant, se sont eux qui ponctuent l'interview. Mais le jeu tenait. Parce qu'il y était question de soucoupes volantes et d'extraterrestres. Aussi, l'aspect fugitif et temporaire de la création et à mettre en relation avec l'aspect lui-même fugitif et temporaire de l'observation d'une soucoupe volante. Le jeu était composé de questions-réponses constituées en un jeu de pistes, le lecteur-joueur se baladait de liens en liens, de sites en sites donc, cherchant les réponses aux questions et cherchant également les définitions des concepts fictionnels incorporés aux réponses. Mes prochaines créations fictionnelles sur Internet seront, elles-aussi, en relation avec la sortie d'un livre papier. Et cela peut et doit se préparer bien en amont, dès le début de l'écriture d'un livre. Ainsi, je suis actuellement en train d'écrire K, une fiction qui, du coup, ne sera pas publiée au moins avant deux ou trois ans (temps de l'écriture + temps de l'édition). Eh bien, je prépare en même temps son versant sur Internet ! Je mets en place des éléments qui sont en ligne quelque part, mais cachés. Ils sont préparés en même temps que le texte, ils sont pensés en même temps que le texte et le texte de K pense avec ces éléments fictionnels mis en place sur Internet. Bien entendu, K s'écrit avec Internet également. Internet est une des grandes matières premières de K. Tout ce savoir prêt à être fictionnalisé... c'est très excitant !
27 - Tu as un rapport au livre assez assidu puisque tu es bibliothécaire. Le choix de ce métier et sa fonction ont-ils influé d'une quelconque manière sur ton désir d'écriture, puis sur la conception même de celle-ci ?
Non. Deux choses très séparées. En revanche, mon activité radiophonique, pour le coup, fonctionne avec mes activités d'écritures. J'anime à Orléans, depuis cinq ans maintenant, une émission de littérature qui me permet de suivre au plus près ce qui est publié en fiction mais aussi en essai (le vaste champ de la non-fiction), et surtout d'interviewer des écrivains et des philosophes des plus connus (Pierre Guyotat ou Olivier Cadiot par exemple pour la fiction, Bernard Stiegler ou Isabelle Stengers pour la philosophie) aux plus jeunes qui représentent l'avenir (Nina Yargekov, Raphael Baroni, Dominique Quessada). Cette émission me pousse, constamment, à me confronter aux autres travaux actuels dans de nombreuses disciplines. Une fois encore, cela part du concept simple que la fiction, la fiction théorique, est obligée de se confronter avec tous les savoirs possibles, puisque faire de la fiction, c'est aller vers les limites. Aller vers les limites du savoir, là où les autres disciplines du savoir ne peuvent aller elles-mêmes du fait que trône au-dessus de leurs têtes l'exactitude. La fiction sous forme de littérature fabrique du savoir, mais du savoir fictionnel, c'est-à-dire qui peut se permettre l'invention la plus grande sans en passer par le concept inévitable, pour les autres disciplines, de l'exactitude. Pourquoi la fiction sous forme de littérature ? Parce que c'est la manière la moins onéreuse de fabriquer de la fiction, celle qui demande le moins de moyens, celle qui est capable le plus de résister à la pression économique, à la pression du goût supposé des éventuels acheteurs. La littérature, pour l'instant encore, se fabrique tout seul dans son coin, sans aucun moyen. Ce n'est pas le cas des autres formes que peut prendre le vaste champ de la fiction.
28 - Une question d'actualité : que lis-tu en ce moment ? Aimerais-tu nous suggérer une œuvre ou un auteur que nous ne connaîtrions absolument pas et qui te semblerait être une urgence à découvrir ?
Et bien, pour cela, il faut écouter mon émission de radio, que l'on peut podcaster !
(Orléans, avril 2009)
Photos © Caroline Hoctan

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