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Kroïne : Mon matérialisme de jeunesse pourrait donc se résumer ainsi : si les fictions extraterrestres n'existent pas, il nous faut en expliquer la naissance, en trouver les raisons d'être dans les modes de penser et les conditions d'existence des hommes. C'est la vieille question de Feuerbach : comment l'homme s'est-il aliéné dans ses propres productions imaginaires qui pèsent ensuite sur son existence quotidienne et deviennent pour lui des vérités existentielles ? Ce n'est pas rien la question que je pose que je fais mienne, qui est ma question que je tente de rendre, exprès, incompréhensible. Cet énoncé est du plus débile effet, mais j'arrive quand même à le dire : si les fictions extraterrestres n'existent pas, il nous faut en expliquer les raisons d'être dans le mode de penser des hommes. Et je ne dis pas les extraterrestres, je parle de leurs fictions, de leurs fictions à eux. Et la bouche en cœur je vais voir tous les spécialistes, la bouche avide de connaissances nouvelles, la bouche avide et pulpeuse, la bouche avec ce rose à lèvre si subtile qu'à ma première question on se moque de l'incompatibilité de ma question avec la logique raisonnable la plus élémentaire. Vous ai-je dit que j'interrogeais uniquement des mâles ? Ils n'ont de cesse de bafouiller des réponses... Ils imaginent ma langue ailleurs que dans mes questions, ils imaginent ma langue et acceptent toutes mes incohérences logiques. Ils continueraient l'entretien au-delà du raisonnable, encore et encore. Les chercheurs m'ennuient, vous comprenez, mais vos réponses, Maurice, me font frémir, mes lèvres balbutient, elles en tremblent, votre langue a le dessus, j'y suis suspendu Maurice... Quand vous me parlez de l'homme, j'imagine tout autre chose que ce que vous tentez de me faire comprendre, vous accaparer. Un autre a cherché à me plaire qui n'était pas vous. Vous mettez à jour une série de correspondances fictionnelles entre des structures de productions incertaines et des structures psychologiques pas prévues. Vos correspondances sont hasardeuses, et je voulais vous entendre à ce sujet Maurice, comment effectuez-vous ces séries de correspondances chez les abductés, ceux qui prétendent être enlevés par des extraterrestres et chez les traders ? Quelles sont les différences entre des abductés et des traders ?
Maurice : Pourquoi croit-on le trader et pas l'abducté ? Leur langue appartient au même registre de détermination vis-à-vis de la preuve exacte. L'action que fait le trader n'est jamais certaine. L'action qu'aurait réalisée l'abducté n'est pas moins certaine non plus. Le trader est aussi psychotique que l'abducté, sa relation au quotidien du monde est définitivement déviante. Assez curieusement, avant votre venue, j'élaborais des théories fort concevables dans la discipline ethnologique qui est la mienne. Vous me faites dire n'importe quoi Kroïne, le pouvoir de votre langue, la mienne suspendue à vos lèvres qui s'agitent, je vous lape, je vous bois, Kroïne votre cyprine a des vertus d'agitation de la pensée, mes recherches en sont toutes retournées, j'ai élaboré avant de vous connaître une vision plus juste des rapports complexes entre un système économique, en tant que mode de production, et un système de parenté, plus vulgairement un mode de reproduction. J'ai tellement envie d'y mêler la reproduction avec vos fictions extraterrestres. J'expliquais jusque-là que la reproduction de l'espèce agit sur la production économique et ses modes.
Kroïne : Fouillez bien dans vos recherches, Maurice, pour trouver des réponses à ma question, cherchez-y bien profond avec votre langue.
Maurice : Nos sociétés fabriquent des fictions aussi sûrement que nous produisons de la société. Vous comprenez, nous ne vivons pas seulement en société, comme les autres animaux sociaux. Non seulement nous pouvons, mais la plupart du temps nous devons, produire de nouvelles formes de pensée et d'action pour vivre. Et c'est ainsi que nous produisons de la société. C'est-à-dire que nous ne reproduisons pas seulement de la société, nous en produisons. De là l'artifice fictionnel qui peut alors courir partout théoriquement. Nous produisons de la société, de nouveaux rapports sociaux, constamment, et cela n'existe pas chez les deux espèces de primates qui nous sont les plus proches, les chimpanzés et les bonobos. Êtes-vous une bonobo Kroïne ? C'est cette capacité fictionnelle de ma théorie, cet aspect au comportement étrange, que je n'avais pas vu tout de suite dans mes travaux, qui me poussent à dire que les extraterrestres font aussi sûrement de la fiction, et qu'à partir du moment où s'effectuerait une rencontre avec notre espèce, non seulement notre capacité fictionnelle serait démultipliée mais davantage cette action de rencontre nous ferait entrer dans un registre fictionnel pour l'ensemble de nos stratégies de production de société. En d'autres termes, nos modes de production de la société deviendraient irrémédiablement fictionnels à partir du moment où s'effectuerait une rencontre avec des fictions extraterrestres.
Kroïne : Continuez Maurice, je sens bien votre langue chercher dans tout votre savoir.
Maurice : Je dis donc que nous autres humains avons eu besoin d'ajouter à nos actions l'intervention d'entités imaginaires, produits de notre propre pensée, pour nous donner le droit d'exercer le pouvoir sur l'ensemble de ce qui nous entoure, nous y compris. C'est historique. Ce sont les grandes lignes historiques que je vous donne là. Et c'est un plus sur l'animalité qui ne l'a pas fait. Bien entendu, ces entités imaginaires étaient tout un ensemble de divinités diverses, de légendes, et la littérature en fourmillait. De nos jours où Dieu est mort pour la pensée raisonnable, les entités imaginaires ont fusionné dans K, c'est ce qui alimente K en son plus profond. K en use. Et il me semble que pour en finir avec K, la nouvelle entité imaginaire qui va faire faire de l'action est l'extraterrestre et ses fictions. Mais tout cela, c'est vous qui me le faites dire Kroïne, vous avez un pouvoir sur ma langue, vous lui faites faire ce que vous vouliez entendre, vous connectez ma recherche à la vôtre, ma recherche s'est trouvée aspirée par ce par quoi vous êtes venue me rejoindre, vous êtes culottée Kroïne, salement culottée, et votre dentelle n'y changera rien, vous me salopez tout mon travail, ma langue n'est plus la mienne, je n'ai jamais fait cela auparavant, ma langue n'en a jamais été capable, une telle endurance... Il faut imaginer les conditions d'existence de l'humanité primitive, jamais un extraterrestre ne s'y attarderait, le danger qui y régnait, imaginez, Kroïne, Freud y voyait, à tort, des hordes qui n'étaient pas des sociétés, mais des groupes d'hommes de femmes dominés par un mâle violent qui s'appropriait pour lui seul toutes les femmes de la horde. D'où le meurtre du père par des fils pleins de désirs, vous comprenez pourquoi les théories de Freud, dès leurs conceptions mêmes, sont datées : elles correspondaient à d'anciennes connaissances sur l'histoire des hommes. Et c'est là où je dis, très fermement, que les connaissances des artistes, des savants, des penseurs du passé, sont inexactes par rapport à nos connaissances actuelles, et encore plus par rapport à nos connaissances futures. Ces connaissances passées, ces sommes de connaissances, peuvent être imputées directement maintenant à la discipline fictionnelle, oui, ces connaissances résonnent en nous comme autant de fictions. Et nos connaissances actuelles le sont de même par rapport à celles de demain. Mon travail alors sera une fiction pour le futur de la connaissance, pour faire court, mon travail sera une fiction du futur. Mon travail n'est valide que dans l'espace temporel de son élaboration. De maintenant donc. Alors vous imaginez les fictions extraterrestres où elles peuvent nous entraîner !

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