L'Ecriture sans qualités
Envers et contre tout
Publié le 01/04/2009
Quand je bois un Coca, je pense à la chaleur de l'été à New York. Quand je ferme les yeux, je vois l'être aimé au fond de moi. Je ne sais pas comment font les gens qui prennent les transports en commun pour aller travailler coincés les uns contre les autres à l'instar du bétail. Détendre mon corps dans le lit, alors qu'il est encore 9h du matin, est la seule chose qui me retienne d'en finir avec cette vie-là qui n'est, comme dirait l'autre, qu'un torrent de merde dont l'art représente le parapluie qui nous en protège.
DRAprès le sommeil, la littérature est pour moi ce parapluie et, même davantage, la béquille indispensable pour marcher une journée de plus dans ce monde à vomir. Je peux être déçue assez généralement par les gens, jamais par le sommeil, ni la lecture. Plus jeune pourtant, je ne lisais absolument pas. Mais ce n'est pas parce que je n'aimais pas. Bernard Stiegler en parlerait mieux que moi : c'est uniquement parce que mon cerveau avait été lobotomisé par la télévision et, puis ensuite par l' "école", cette éducation "nationale" qui n'est rien d'autre qu'une dictature de plus, qu'une fabrication, non pas de citoyens émancipés, mais de parfaits esclaves en série made in fuckyou : serviles, obséquieux, peureux, bons à devenir agent de la fonction pub comme on dit, ou rmistes ou consommateurs, dans tous les cas, spectateurs et larves du spectacle.
Mes plus beaux souvenirs remontent au temps où j'ai quitté le collège pour devenir apprentie dans une librairie : je lisais alors un livre par jour et pour moi, chaque livre que je tenais entre mes mains était plus précieux que la nourriture, l'argent ou je ne sais quoi d'autre. Je dormais beaucoup mais lisais énormément et travaillant sans cesse... même le week-end afin, parfois, de gagner précisément juste de quoi manger.
J'ai pourtant souvent pensé à me tuer aussi parce que tout était trop dur. Finalement, tout est passé et aujourd'hui alors que tout est devenu vraiment insupportable pour tous, je ne pense plus à rien d'autre qu'à lire quand je peux et trouver une solution machiavélique afin de sortir de toute dépendance à l'égard de ce système pour réussir vraiment à mourir comme les vrais sages : sans angoisse, en paix, ayant réalisé ce pour quoi je continue à vivre malgré moi.
Je pense avoir haï ce monde plus que n'importe quel dingue prêt à ouvrir le feu sur la foule. Je pense avoir haï et haïr encore ce monde bien au-delà de ce que peut ressentir n'importe quel dingue dont la douleur insoutenable le conduirait à éliminer tout ce qui bouge. J'ai travaillé à dépasser cet état avec le temps mais aussi en refusant toute concession et donc tout attachement... hormis à ma bibliothèque.
DRJ'ai travaillé en ce sens non pas pour préserver mon prochain d'un crime que je serai bien capable de commettre mais uniquement pour parvenir à me concentrer entièrement à la lecture et à l'écriture et ne plus jamais me retrouver prise dans le bourbier du quotidien ni trop au contact d'autrui même si je suis encore obligée d'avoir un travail qui me coûte (alors même qu'il se déroule chez moi). Mais tout travail (qui ne sert souvent à rien d'autre qu'à produire un peu plus de pollution et détruire la planète) m'a toujours écœuré quel qu'il soit sauf, peut-être, lorsque j'étais libraire, enfin, il y a vingt ans quand lire était encore un "métier" et l'activité principale des libraires.
Un grand homme serait sans doute celui qui appuierait aujourd'hui sur le bouton de la bombe H ou bien qui parviendrait à faire de cet enfer qu'est la vie sur Terre une autre vie, c'est-à-dire à dimension humaine et inscrite dans la liberté totale et le respect des êtres, mais là est une autre histoire et on ne sait jamais où nous mènent les histoires... Souvent elles sont mauvaises ou alors elles finissent mal. Bref, une seule alternative me semble pertinente : tout faire exploser ou tout libérer.
Je vois la pluie sur les vitres comme cette même possibilité que tout explose ou tout recommence autrement. Je coince mes mains sous mes cuisses lorsque je lis à l'écran. Je bois du thé vert ou du breakfast tea pour faire passer le temps quand il est long. Je pense à mon père, au tas d'os qu'il doit être dans son cercueil aujourd'hui, lui qui refusait de croire qu'un jour il disparaîtrait. Nous nous aimions forts sans jamais parvenir à nous le dire vraiment. J'ai toujours eu envie de vivre une vie comme la sienne et, en même temps, j'ai toujours eu peur de cette existence. Je sais qu'il m'a toujours manqué en ne m'élevant pas. A présent, je sais qu'il me manquera toujours parce que la vie ne peut rien réparer.
DRLes "amis", ça n'existe pas. Ce qui existe c'est une amitié spécifique et durable avec un être ou deux ou même trois mais au-delà, ce ne sont que des relations amicales et on les oublie vite avec le temps qui passe. Ce qui est troublant, c'est la durée d'une amitié ou son déroulement en dehors de la réalité, en dehors du temps donc, et à très long terme : qu'est-ce qui relient donc des êtres ? Certainement pas leurs goûts vestimentaires, télévisuels, gastronomiques ou artistiques. Plutôt la force de leurs pensées qui se rencontrent et se choquent dans une découverte permanente de soi dans l'autre et de cet autre en soi. Ainsi, l'amitié lie des êtres certainement faits d'une même pâte intérieure.
Il me semble qu'écrire est pour moi fondamental bien que je préfère les images aux mots. C'est-à-dire que j'adore les mots à partir du moment où "ça" pense, où "ça" exprime quelque chose de profondément inexprimable à l'oral. La plupart du temps, pour ceux qui écrivent, les mots ne sont que des prétextes de bavardages et de mise en perspective de connaissances toutes plus futiles les unes que les autres, dépassées qu'elles sont par la vitesse des choses comme dirait encore quelqu'un - Rodrigo Fresan - dépassées qu'elles sont par le moindre mot posé par un Lautréamont, un Bataille, un Soseki, un Pasternak, un James Sacré, un Claude Simon, un Bret Easton Ellis, etc .
La lune est une espèce de fruit défendu : on ne peut d'ailleurs jamais l'atteindre alors qu'on peut la regarder indéfiniment. Elle est attirante, mystérieuse, douce. Mais je cherche à exprimer cette image parfaite par des mots alors qu'elle existe en dehors même de l'écriture, sinon peut-être chez Baudelaire ou Rimbaud.
DRTrente huit ans est l'âge de ma conscience éternelle quel que soit l'âge que j'ai pu avoir jusqu'à présent : je sais aujourd'hui que j'habite enfin l'âge qui est le mien depuis longtemps car :
Chaque jour, pour son plaisir, elle flânait un peu en ville ; quand elle restait à la maison elle lisait ; elle vaquait à ses affaires. Cette douce activité insignifiante de la vie, elle la redécouvrait avec un plaisir reconnaissant. Rien ne gênait cette humeur, nul attachement au passé, nulle contention pour l'avenir. Quand son regard tombait sur un objet, c'était comme si elle attirait un petit agneau : ou il s'approchait tendrement, ou il ne lui prêtait pas la moindre attention ; jamais elle ne le faisait intentionnellement, avec ce mouvement intérieur d'agression qui donne à tous les actes de l'intelligence froide quelque chose de brutal et néanmoins d'inutile, parce qu'il effarouche le bonheur caché dans les objets. - (L'Homme sans qualités II, Chap. 21 : "Jette tout ce que tu possèdes au feu, jusqu'à tes souliers").



Souscrivez au fil RSS