L'Ecriture sans qualités
Brown, Gavalda, le Hérisson et nous autres
Publié le 02/01/2009
La définition de Musil qui introduit ce blog illustre parfaitement la situation. Quelle est cette situation ? La nôtre. Celle de tous ceux qui ont le projet de ne pas passer à la TV, de ne pas être cités dans la liste des meilleures ventes d'Amazon, bien que... pourquoi pas, mais pas comme une fin en soi, peut-être juste comme un moyen de pouvoir continuer. Car là est le maître mot : continuer de Continue, Continuité, Continuation.
Continuer cette ambition qui est de ne rien faire "de qualités". Juste écrire... sans broder d'Histoire, sans raconter des Histoires, sans jouer les bonimenteurs, sans manipuler les foules. Dan Brown et Anna Gavalda s'en chargent merveilleusement bien. J'admire ! D'ailleurs, j'en suis incapable. J'ai pourtant essayé. Mais ceci est un autre sujet.

Je dois dire que je préfère Dan Brown à Anna Gavalda. C'est un aveu que je tiens à faire en ce jour. Il y a chez Brown une dimension tellement hypnotique par la néantisation de la réalité (jusque dans le nombre d'exemplaires vendus en France : 4,5 millions), c'est-à-dire une telle introspection prospective du "réel", que j'adhère à la lecture. Et puis, cet auteur a eu le mérite de nous rendre le Christ pour ce qu'il est : un personnage de roman. Faire d'un mythe, un personnage actuel et un élément influent du contemporain littéraire et non plus une figure seulement historique est une gageure. Bien sûr, Sophocle y était autrement mieux parvenu. Dan Brown a quand même bien tenu son pari. Depuis, d'ailleurs, je me pose souvent la question de savoir si les gens que je croise descendent ou non du Christ...
DRBon, évidemment, chez Brown, il manque l'écriture. Juste l'écriture. Ce n'est pas grave en soi. D'autres sont là pour assumer l'écriture. Par exemple, moi, je veux bien assumer l'écriture. Brown devrait y penser à l'avenir. On pourrait faire équipe, qui sait ? Ce type d'oeuvre gagnerait du coup en absence "de qualités". Enfin, on cesserait de dire que l'intrigue est forte, que les personnages sont bien campés, que l'Histoire est captivante... Bref, on pourrait amener Brown à tendre davantage vers Musil. L'humanité en ressortirait grandie. Elle évoluerait certainement un peu. Certes, il faudrait du temps. Mais les à-valoirs de Brown sont conséquents. Ils offriraient tout à coup la possibilité d'obtenir ce temps propre à l'écriture. Et comme chacun sait : il faut laisser le temps au temps. En obtenant ce temps, on atteindrait cette absence totale de qualités qui est l'essence même de la littérature.
Pour en revenir à la situation, la nôtre, à savoir plus précisément, la mienne : j'avoue donc préférer Brown à Gavalda. Voilà, qui est dit. Ne parlons pas du Hérisson. Je ne sais plus qui est l'auteur. Mais le Hérisson, là, ce n'est pas possible. Je ne peux vraiment pas réussir à dépasser le résumé de la quatrième de couverture. C'est la réalité à l'état pur, c'est-à-dire le niveau inimaginable (jusqu'à présent) que peut atteindre la réalité actuelle. Et la réalité en général, tout comme la réalité en particulier, ne me sont plus supportables.
DRLa lecture du Hérisson bloquerait d'ailleurs définitivement n'importe qui voudrait essayer d'exprimer quelques pensées justes du genre : "Incertitude, sécheresse, silence, c'est en cela que tout passera" (Kafka).
La lecture du Hérisson vous oblige - et alors que vous êtes vraiment mal en ce jour - à croire qu'une concierge complètement improbable vous redonnera le goût de la vie (on ne sait d'ailleurs de quelle vie il s'agit) en vous débitant des réflexions qui lui sont venues après ses lectures secrètes du Capital ou du Monde comme volonté et représentation. Après lecture du Hérisson, vous essayez donc de vous accrocher à cette vie si merveilleuse que l'on vous a vendue, et qui, paraît-il, vous attend. Pourtant, vous n'y croyez pas tout à fait...
En effet, la dimension de la réalité développée dans le Hérisson (une concierge, un immeuble parisien, une fille dépressive et de gentils ou méchants voisins) - avec la prise de conscience de la réalité environnante et le niveau de conscience extrêmement sensible de votre être au bord de la crise de nerf (vous avez arrêté hier votre analyse, vous avez quitté en pleine nuit l'être aimé pour rentrer chez vous en état de profonde angoisse, vos projets professionnels ont explosé en vol en quelques secondes après des mois d'investissement) - est ce qui achève définitivement vos espoirs et votre écriture sans qualités. Ainsi, quiconque essaie de donner du sens à son existence finit par écrire : "Aujourd'hui, il fait beau. Le ciel est bleu et le printemps qui arrive m'inspire. Sans doute que demain sera un jour meilleur".
DRLe Hérisson a dépassé allégrement le demi-million d'exemplaires vendu en France. C'est encore une réalité à laquelle il faut se confronter. Un premier roman comme le vôtre se vend à moins de 300 ex. l'année de sa sortie. Comment parier donc sur l'avenir de votre écriture ? Sinon admettre qu'il n'y a que raconter de belles histoires qui puisse permettre une quelconque réussite. Ainsi, dans les résolutions à prendre, il faudrait absolument arrêter de lire Kafka, Musil ou encore Faulkner - Le Bruit et la Fureur m'a toujours paru être le plus grand roman, du point de vue de l'écriture, jamais écrit avec l'Ulysse de Joyce...
Avec Brown, les choses m'ont toujours parues plus simples : le point de néantification que l'on atteint en soi par la lecture du Da Vinci code motive étrangement notre envie d'écriture et la fait surgir presque avec facilité. Cela a pu m'arriver (vous en avez quelques exemples sur ce site). Cette écriture "sans qualités" coule ainsi subrepticement et parfois, je parviens à la mener à terme et j'aboutis à quelque chose dont je ne tire aucune fierté mais qui me fait sentir que je suis à ma place, que je me sens bien, que je n'aurais pas honte de le faire lire. Si j'étais l'auteur du Hérisson, je n'aurais pas eu de succès car je l'aurais simplement détruit de peur qu'on me lise. C'est là où je dois avoir tout faux.
Bref, quand je ne parviens pas à saisir cette écriture "sans qualités" (comme peut-être maintenant ?), c'est atroce. C'est atroce parce que je n'y arrive pas du tout. Je n'arrive à rien. J'écris trois mots, deux lignes. Je rature tout le temps. Je rature tout définitivement. Souvent à cause de cette réalité qui me rattrape ou qui m'entoure jusque dans cette littérature pleine "de qualités" qui dégouline des tables des "libraires". Dans ce cas, je suis bloquée et je ne parviens pas à quoi que ce soit parce que je me dis : "Face au Hérisson, à quoi bon ?". Et les semaines passent.
DREn revanche, en lisant Brown, j'avoue que ce n'est pas la même chose. Bizarrement, cela me motive - c'est d'ailleurs le cas de tous les best sellers anglo-saxons que je peux feuilleter... Jonathan Littell y compris. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais ces "oeuvres" ne m'anihilient pas (encore) : si je les lis, je parviens à écrire, réellement écrire. Si je lis Gavalda, tout de suite, pour une raison qui m'échappe, je radote, je commence à décrire des personnages (qui s'appellent Pierre, Paul, Jacques, Renée, Paloma) à raconter leur vie, à les mettre en relation (c'est la recette le plus souvent), à vous montrer qu'ils vont s'aimer, qu'ils vont se quitter, qu'ils vont avoir des amants, des trucs, des machins, bref, des aventures dans un immeuble parisien. Et quelles aventures ! Mais celles-ci demeurent finalement toujours loin d'une mise en scène du Christ et de ses descendants...
Ce matin, je saisis le clavier en me disant, assez ! Tu dois alimenter tes pages sur ton site. Vas au-delà du blocage même si c'est mauvais, de toute façon qui te lira ? Tout le monde s'en fout. Et mon acolyte ? Pourquoi n'écrit-il pas davantage ? Il a sans doute des problèmes métaphysiques proches des miens : il se demande comment échapper à Gavalda et au Hérisson tout en parvenant à être lu pour ce qu'il est : un auteur qui tend à écrire "sans qualités" (excessives, approximatives, discursives, descriptives, etc.). Enfin, ce matin il fait beau. Mais cela ne suffit pas car :
Le soir du même jour, quand Ulrich arriva à X... et sortit de la gare, il trouva devant lui une large place sans profondeur, terminée en rue à chaque extrémité, qui impressionna presque douloureusement sa mémoire, comme il arrive à des paysages que l'on a vus souvent, puis oubliés... - (L'Homme sans qualités I, Chap. 1 : "D'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit").



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